A.E.M

A.E.M

Trois lettres suffisent à écrire un mot ayant du sens. J’ai cherché les anagrammes possibles, six selon les probabilités. Seuls quelques uns existent dans la belle langue française. Certaines combinaisons sont imprononçables et sont des acronymes.

Le premier agencement me venant à l’esprit est le mot  ÂME.

ÂME a ouvert de nombreux débats entre philosophes, théologiens, psychologues aujourd’hui encore. Sujet très sérieux. Toutes les religions ont leur idée sur l’âme, toutes en parlent.

Chaque humain vraisemblablement se pose la question de son existence à propos de la mort, de la sienne, de celle de ceux qu’ils aiment. « Il a été enterré mais que reste-t-il de lui ? Son souvenir, son héritage, l’esprit qu’il a transmis ? »

Âme, esprit, ce qui donne la vie, anime. On parle du souffle de vie dans la Genèse En fin de vie, on rend l’âme. Elle quitte le corps et ensuite ressuscite ou se réincarne selon les croyances. Elle ne disparaît pas. Des hommes et femmes répondent oui à son existence, d’autres non. Il n’y a guère que le monde occidental qui a  jeter l’âme aux orties et ne pas y croire, ou plus. Et pourtant, face à la mort, la question se pose, « est-ce la fin de tout, du corps, seulement ? »  On est mis en terre, ou brûlé. Difficile de vivre sans avoir vu le corps ou avoir un endroit où l’on peut « communiquer » avec celui qui est parti. Que laissons-nous comme souvenir ?
Que devient notre esprit ?

Il n’y a pas de preuve de son existence. Tout doit-il s’expliquer, se prouver ? L’amour ne se prouve pas et pourtant, il fait tourner la tête. Que cherchent ceux qui veulent communiquer avec les morts; la communication avec leur esprit, pas avec leur corps.

S’il rend l’âme, c’est qu’il en a une ? Qu’est-ce qu’elle est ?  Question éternelle, mystère. Question de foi…, de croyance.

A certaines époques, on a méprisé le corps et surestimé l’âme. Aujourd’hui, on essaie de rétablir des liens entre le corps et l’âme ou la psyché. Et en parallèle, existe le culte du corps  pour ne pas vieillir. Refus de soi encore.

Dans le monde chrétien, des questions se sont posées à son propos, l’âme apparaît dans la bouche des théologiens influencés par les philosophes grecs. Deux entités sont distinguées : l’âme et le corps. Si un autre concept avait été utilisé, les débats auraient sûrement été autres.

Des questions sont nées à son  propos au fil des siècles.

Les femmes ont-elles une âme ? Selon une légende, la question aurait été posée lors d’un concile. La question ne s’est jamais posée pour les hommes. Oui, les femmes ont une âme. On  est rassurés. La question n’aurait jamais dû se poser puisqu’elles ont été baptisées dès le début de l’Eglise. Certains disent qu’elle, la femme  est l’âme du foyer.

Les âmes iraient au purgatoire en attendant d’avoir expié leurs péchés, en  attendant d’être purifiées pour rencontrer Dieu. Beaucoup mieux que d’aller brûler directement en enfer.

La question s’est posée à propos des noirs au temps de l’esclavage par des penseurs de l’époque. Montesquieu répond ironiquement, (il n’était pas « esclavagiste »). Dieu aurait-il « mis une âme dans un corps noir » ?  Certains chrétiens défendaient l’esclavage, d’autres le dénonçaient. Comme, ils étaient baptisés, on peut penser que l’Eglise croyaient qu’ils avaient une âme

Que devient l’âme des bébés morts sans avoir être baptisés. ? Une réponse a été donnée, il y a quelques années seulement. Ils ne sont pas dans les limbes.

Les oppositions entre penseurs, théologiens, philosophes, intellectuels, « hommes de la rue » ont toujours existé même sur  de telles notions.

Ectoplasme pourrait être un synonyme de l’âme selon la définition donnée par le dictionnaire de l’université de Caen. Franchement dire à quelqu’un qu’il a un ectoplasme, même si on lui dit qu’il est « beau », est beaucoup moins agréable à entendre, que si on lui dit qu’il possède une âme et qu’elle est belle ! L’image qui me vient est une pâte glauque, gluante, sans consistance, l’âme paraît plus légère et plus habitée.

L’ectoplasme me fait plutôt penser à un fantôme. Les fantômes ne seraient-ils pas des âmes qui veulent communiquer parce qu’elles ne sont pas apaisées ? Les dames blanches, qui font du stop en Normandie et sur d’autres routes  et qui disparaissent une fois que l’automobiliste s’est arrêté, ne sont-elles  pas de cette espèce ?

L’âme a aussi inspiré des écrivains. Des ouvrages littéraires incluent dans leur titre ce mot :
– Mérimée, romancier « Les âmes du purgatoire »
– Ste Thérèse de Lisieux, carmélite, « Histoire d’une âme ». Jeune femme carmélite décédée en 1893, qui fait accourir des millions de pèlerins à Lisieux chaque année, ses reliques ont voyagé à travers le monde. Qu’en est-il de son âme ?
– Boris Cyrulnick, neuropsychiatre «  De chair et d’âme »
– « Ile fantôme pour âmes perdues », roman jeunesse
– Françoise Sagan, romancière « Les bleus à l’âme »
– Philippe Claudel, romancier « Les âmes grises »

Des expressions utilisent ce mot. Il serait dommage qu’elles disparaissent de notre vocabulaire. Elles peuvent dire le ressenti, un état de fait. L’âme jalonne l’existence humaine finalement.
– Il n’y a âme qui vive.
– Tant d’âmes vivent dans ce hameau.
– On sent une âme dans ce foyer.
– L’âme sœur
– Vague à l’âme
– Une belle âme.
– Il n’a pas d’état d’âme
– La mort dans l’âme
– Une âme bien née
– Perdre son âme
– Vendre son âme au diable
– Une âme damnée
– Il a rendu l’âme

Ce peut aussi être ÂME : Aide Médicale de l’Etat. Beaucoup moins poétique mais utile pour ceux qui en ont besoin.
Avec un accent, ces trois lettres donnent le mot « amé », vieux mot de la langue française qui signifiait aimer. L’amour inspire les poètes, chanteurs, écrivains. Chacun en rêve de 7 à 107 ans.
MEA : Associé à « mea culpa « battre ma coulpe, Ma faute »
MAE : Peut être donné en prénom. Le mae est une des langues officielles parlées au Vanuatu. Le français est une autre langue officielle de cet archipel. Ce nom fait rêver, les photos aussi. Elles donnent envie de voyager à la rencontre d’âmes qui communiquent en MAE.
Depuis peu, l’île de Mae fait la une des journaux après un naufrage au large de ses côtes. Qui en avait entendu parlé avant que des occidentaux ne s’échouent à proximité ? Qui en entendra parler après ?
Ema : avec un M en plus, donne un prénom tout en douceur. Gustave Flaubert aurait-il été aussi inspiré par Ema Bovary que par Emma Bovary ? Aurait-elle eu les mêmes états d’âme ?
AEM : ne peut pas être prononcé que lettre par lettre. Agencé ainsi, ce qui vient à l’esprit (pas à l’âme) est un sigle d’entreprise, d’association… Mon intuition était bonne. Quelques exemples : Amis des Enfants du Monde, Association des Guides en Montagne
« L’AEM travaille avec le GIP, élabore des dossiers CTP…, donne des avis sur la PAC. »
Encore des sigles, un jargon pour initiés, langage de  tribu, langage sans âme, technique ou bureaucratique. J’ai mis du temps pour trouver le sens de ce sigle et son but : L’AEM a été créée en 1991, à l’initiative de l’Intergroupe montagne du Parlement Européen, de l’Association nationale des élus de montagne (ANEM) et de l’Union italienne des communes et communautés de montagne (UNCEM). Pourquoi ce sigle? Avec ce jargon, nous ne sommes guère plus avancés et ne connaissons pas mieux le but de cette association.
EAM existe aussi, .sigle également. En vrac,
– École d’Administration Militaire, à Guer Coëtquidan
– Réseau européen de recherche sur l’Avant-garde et le Modernisme, ·
– le Front de Libération nationale de Grèce (là, je sors du jeu de la francophonie.)

La liste n’est pas close…

Pour finir, je ne peux résister à vous raconter cette histoire :

Ema habitante de l’île de Vanuatu a dit en mae en fin de vie :

« Mea culpa pour la somme que j’ai oubliée de donner à l’ AEM. Avant de rendre l’âme, je vais reconsidérer mon testament. Je n’ai pensé jusqu’à présent qu’à la peau et l’avenir des miens

A ma naissance, le hameau dans lequel, je suis née est passé de 99  à 100 âmes Cette  croissance a été la une de quelques journaux locaux. Je me pose des questions existentielles que je veux vous transmettre à vous. En quelque sorte mon testament spirituel. Qui peut me répondre ?

Si je rends l’âme, quand l’ai-je reçue ? De mon premier à mon dernier souffle, j’ai vécu différents états d’âme. J’ai eu la chance de rencontrer l’âme sœur, d’avoir habité dans mon enfance dans un foyer qui avait une âme. J’ai connu dans ma longue vie des personnes qui ont vendu leur âme au diable. J’ai eu aussi la chance de rencontrer des âmes bien nées qui m’ont permis d’être ce que je suis. Durant mes voyages dans différents déserts, je n’ai rencontré âme qui vive durant de longs jours. La mort dans l’âme, j’ai renoncé à ces voyages en vieillissant. Mon corps ne pouvait plus suivre. J’ai eu alors une période de vague à l’âme devant tous les renoncements que je devais faire.  Qu’allais-je faire du reste de ma vie ? Je devenais limitée dans mes gestes…Mon regret à été de ne pas avoir visité l’île de Maé quand je le pouvais. J’ai toujours remis ce voyage à plus tard.

J’ai choisi alors de voyager par l’imagination. J’ai lu des romans. J’ai choisi de nourrir  mon âme par des lectures spirituelles également  Je peux maintenant mourir l’âme en paix.  Quand je serais morte, ce qui ne va pas tarder,  priez pour que mon âme repose en paix. »

M.-Annick L. P.  – Mars 2012 – Âme.

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Transport : Chère famille…

Chère Famille !
Je suis bien arrivé à Cherbourg hier, heureusement j’ai pu trouver un lit pour m’allonger et attendre l’embarquement de ce matin.

Hier, c’était la folie, beaucoup de gens partent vers le nouveau continent, beaucoup de familles complètes, et on le voit bien, démunies de tout.

Je m’interroge sur ma décision aurai-je vraiment une place là-bas ? Je suis inquiet, il n’y aura peut-être pas autant de travail qu’il se fait dire dans les journaux. Heureusement cousin Charles m’attend, j’aurai un toit pour débuter.

Je suis à bord sur une couche et il n’y a pas vraiment de place. Je me suis fais un ami, nous nous déplaçons à tour de rôle afin de garder l’emplacement de l’autre. Dans ma besace que je garde précieusement sur mon dos, le pain, le fromage et le jambon sec, me réconfortent. Je fais des envieux, c’est pour cela que je prends mes repas le plus discrètement possible. Merci à maman qui a été très clairvoyante à ce sujet.

Je ne connais pas le mal de mer c‘est une chance, nous avons souvent fait des parties de pêche et l’oncle Jean n’en revenait pas. Il y a de la houle Je vous passe les détails sur toute cette foule qui vit sur le paquebot, c’est l’exode, j’ai hâte d’arriver. Nous devons rester au niveau du paquebot qui nous a été attribué : question de coût ! Aussi l’endroit est vraiment lugubre.

Le métier de menuisier que père m’a appris me donnera, je l’espère, la chance que je cherche. Et je promets que seulement si tout va bien, dans une année ou deux, je t’écrirais, Paul, afin que tu me rejoignes et quittes notre France en désolation.

Je termine en vous remerciant tous de m’avoir aidé dans ce périple. Sitôt arrivé je vous ferrai un compte-rendu sur ce pays.

J’embrasse père et maman affectueusement. Petit Paul je te dis peut-être à bientôt, en attendant continue bien ton apprentissage, je t’embrasse.

Votre fils et frère Louis.

Eugénie V.  Mars 2012 –  Transport.

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Transport

Un déchaînement, une fureur, le transport de l’esprit et des sens.
Il le prend au collet en lui jetant à la figure :
Alors, tu vas te calmer, oui ? J’ai dû me coltiner ta petite personne  toute la soirée, t’as trop bu, alors tu ne vas pas conduire, compris ?
Oh, mais t’emportes pas bonhomme. Chuis pas ivre, j’peux très bien conduire. Mais bon, j’t’en veux pas. Chais bien qu’t’es jaloux, parce que les femmes sont plus enthousiastes avec moi qu’avec toi.
Oh, mais je vais t’en mettre une, dit l’homme fou de rage.
Vas-y, viens, te dérange pas, continue l’autre, alors que tout le bar s’agite, et grouille d’excitation.
Allez Georges, colle lui en une ! Encourage-t-on.
Alors, il fonce vers son ami, le prend à la taille, le transporte dans son élan plein de fureur, le colle contre la table, le frappe, sous l’exaltation générale.
Mais l’autre se relève et dit :
« ‘Modérons les transports d’une ivresse insensée’ dixit Victor Hugo », je crois que tu devrais suivre ce conseil mon ami.
Alors on résiste toujours, Monsieur le poète ?

Carine L. Mars 2012 – Transport.

 

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Théodorou

Eté 2008.

Ace et Jeu gagnant. Avantage Anna, qui sert pour le match. Les enfants s’affrontent côte à côte, devant la télé, par Wi interposée. De l’autre côté du mur, Jim esquisse un sourire à l’idée que son fiston perde : « Hé Chris, tant que ce n’est pas sifflé, tu peux encore te battre. Montre lui à ta sœur ce que tu as dans le ventre »

Sur son écran à lui, s’affiche une centaine de chiffres en colonne. De quoi donner le vertige. Jim passe sa vie devant ces trames IP du réseau Cisco. N’en déplaise à sa femme, qui ne comprend toujours pas le sens de ce charabia. Elle se contente de l’explication officielle, fournie aux rares amis, invités à dîner. Les apéros à rallonge en ont découragé plus d’un. A chaque fois, Jim arrive au mieux à 22H00, stressé, le regard hagard et déconnecté comme si son esprit se trouvait dans un autre monde :
«  Désolée pour le retard, mais un pirate a utilisé une back door et a nické le firewall »
– Le quoi ? Dis nous concrètement et simplement, s’il te plait, ce que tu fabriques dans ta banque ? On ne comprend jamais rien. Parle nous comme si nous étions tes enfants. Par exemple, qu’est ce qu’ils écrivent sur la fiche de rentrée, à la case : profession du père ?
– Bah, c’est simple : Expert sécurité informatique !
-D’accord, mais çà veut dire quoi ? Concrètement qu’est ce que tu fabriques ?
– bon voilà, à la banque, on traite les transferts d’argent de nos clients, les grosses boîtes. Çà défile les zéros ! Et on est bien obligés de les sécuriser, donc moi et mes gars, nous sommes un peu les gardes du corps, payés pour protéger ces données contre les méchants pirates. En gros, on lutte contre le Hold up virtuel !
– Un peu plus et t’es le super héros, en fait ?
– Ouaih, si tu veux.

Ce couplet avait le don d’énerver Jane, sa femme. Un héros des temps modernes ? Et pourquoi pas Superman pendant qu’on y est ? Depuis qu’il avait accepté ce job, il y a deux ans, son esprit drôle et enjoué s’était envolé, comme si l’homme qui se couchait auprès d’elle était un étranger, triste et stressé. Jim ressemblait à un courant d’air, qui naviguait entre les écrans d’ordinateur, de téléphone et d’Ipad de jour comme de nuit, la semaine et autant le week-end. Foutues astreintes. Elle l’appelait « Blackberryman », ce qui augurait le refrain du parfait « Work Addict ». Jim y avait le droit à chaque faux pas, c’est à dire une fois à deux fois par mois. Il le connaissait par cœur « tu n’es jamais là et quand blackberryman nous fait honneur de sa présence, tu es absent. Aspiré par tes chiffres, en revanche la dernière note de ton fils en maths, çà te passe au dessus de la tête, comme le reste. Je dis çà pour toi mais attention, t’es en train de tout gâcher et ce sera irréversible. Un jour, tu le paieras d’une manière ou d’une autre, si ce n’est pas une crise cardiaque, ce sera une sévère crise d’ado. » Lui se défendait, tant bien que mal : « Oui c’est LA crise. Elle a déjà commencé. La banque a besoin de moi. Tu peux comprendre çà. » Excédée, Jane lui avait rétorqué, le mois dernier, son intention de rechercher officiellement un amant. Le voilà prévenu.

15 septembre 2008

Wall Street maudit Septembre. L’événement a retentit dans tout  New York et dans le monde entier. Sur les écrans de Broadway, les commentaires des experts passent en boucle : « la banqueroute la plus importante de toute l’histoire financière des Etats-Unis ». Dans sa cuisine, Jane prépare le dîner, en écoutant en bruit de fond la télé, restée allumée dans le salon voisin. Les enfants accourent : « Mummy mummy, ils parlent de la banque de papa à la télé ». Sur CNN, le duo de présentateurs joue au ping pong, se renvoyant la même balle, tant ils n’ont rien d’autres à dire. Invité sur le plateau, en renfort, un économiste explique : « C’est sans précédent et selon moi la faillite de Lehman Brothers va ébranler tout le système financier mondial ». No comment dans le studio. Et Silence radio dans le salon. Jane se jette sur son téléphone. Çà sonne dans le vide et cette suite de tonalité à répétition, l’exaspère. Puis l’inquiète deux heures plus tard, quand Anna demande, à table, si elle peut prendre la part de Cheesecake de « Papa ».

Elle décide alors d’appeler John, puis  George, et Matt en désespoir de cause. Pas de réponses. « Putain de tonalité » s’énerve Jane, qui se laisse emporter par son imagination, un peu trop débordante. Elle l’aperçoit alors au comptoir du bar, avec en ligne de mire cette belle brochette de viande saoule, puis la voici dans le couloir du Metropolitan Hospital. Ou alors, il est resté au bureau tout seul : et si lui venait l’idée de se balancer ?  Non ce n’est pas quand même son genre, se dit elle pour se rassurer.
Vers deux heures, elle entend enfin le son miracle et tant espéré : l’ouverture de la serrure.  « Tu ne dors pas ? », chuchote Jim, en voyant la lumière de la table de nuit allumée. « Je suis désolée, Jane, ne dit rien ; c’est au dessus de mes forces. »
Au petit déjeuner, rien ne transparaît. Les enfants avalent leurs céréales. Jane éteint juste la télé quand elle voit son mari arriver pour lui épargner les images. Depuis hier, le défilé des cadres financiers quittant la banque avec leurs cartons passe en boucle. Impression de déjà vu et ici d’avoir déjà vécu la même scène.

Noël 2008

Trois mois déjà  et bilan des courses : 50 CV envoyés à peu près, une centaine de coups de fil, quatre entretiens dans des agences de recrutement et aucun espoir ! La dernière branche à laquelle Jim pouvait se raccrocher est tombée hier midi. Son copain de promo Denis avait accepté son invitation à déjeuner : ils ont parlé business et de la crise bien sûr. Jim n’a pas osé lui confier son désarroi. Il n’allait tout de même quémander comme un chien. Question de fierté. Il a joué subtilement la carte de la « dream team », en évoquant les souvenirs et les coups gagnants de l’époque. Mais le directeur informatique de JP Morgan  n’a pas relevé, volontairement. Pas besoin d’en rajouter,  s’est il dit, en le berçant d’illusions, et en même temps, il n’avait pas eu le courage de l’achever, en lui annonçant la vérité.  En ce moment dans la finance, les ressources humaines préparaient les lettres de licenciement plutôt que les contrats d’embauche. Ce tête à tête entre potes avait eu un léger goût de réchauffé, comme le repas d’ailleurs à l’addition salée. « Allez, on fait 50/50 », lui proposa Denis, sur un ton bon prince. « Si tu veux. Jim se tourna vers la serveuse : çà fera donc 150 dollars chacun. »

Plus Jim s’enfonçait, plus Jane se rapprochait, avec tendresse. Elle se blottissait dans ses bras, comme une petite souris. Parfois, elle ne disait rien, se contentant de lui caresser les veines de sa main. Et quand, elle le sentait réceptif, elle lui susurrait quelques mots, en espérant lui transmettre son énergie. Jane avait la sensation de retrouver l’homme dont elle était tombée amoureuse : un homme sensible, tout simplement humain. Il souffrait en silence. Son arrogance s’était estompée, en laissant de la place à un peu plus d’humilité. Çà se voyait, rien qu’avec les enfants. Il prenait le temps de jouer avec eux. L’épisode des devoirs devenait une partie de plaisir, et quelque fois matière à rire. Çà faisait longtemps. Sans le savoir, Jim parvenait à chasser l’amant fantôme que Jane s’était imaginée.

Jim ne pouvait pas jouer à ce petit jeu des « faux semblants » plus longtemps. Les factures s’accumulaient. Le salaire de Jane ne suffisait pas. Pas de travail. Horizon bouché, presque noir, comme un certain jeudi. Il fallait commencer à vendre. La voiture ? Non quand même pas ! Jim avait besoin d’exulter sa colère, mais n’y parvenait pas. Aucun moyen de défense. Pas de recours possibles. Il était devenu un chômeur livré à lui même. Il se connecta à Internet pour consulter son mail et les annonces. Pas de réponses. Il arrivait à un point de non retour, où il aurait pu accepter n’importe quel job : même réparateur informatique, mais ce n’était définitivement pas à la mode.

L’idée lui est venue à la vitesse d’un éclair, en voyant l’icône de son logiciel « PIPA » en bas de l’écran. PIPA comme Protect IP application. Tous ces connards allaient payer, à   défaut de passer devant le tribunal. Jim allait se charger du verdict  et de la facture, qu’il énonça à voix haute, tout en tapotant sur son clavier de manière frénétique : « M. Richard Fuld, la cour vous reproche d’avoir empoché la coquette somme de 500 millions de dollars de salaire et de primes durant votre mandat à la tête de la banque, alors que l’établissement était au bord de la faillite.  Je vous condamne à reverser cette somme à vos salariés, en guise de réparation ».  Jim s’employa à exécuter la sentence immédiatement. Il lui a fallu une journée, beaucoup de sang froid et d’adrénaline, pour réussir à infiltrer le compte du boss et transférer le montant sur celui de l’association des «  brothers », les anciens du pôle financier de Lehman.  « Waaaaaaaouh », cria Jim dans toute la maison, « çà fait du bien bordel »!

Jim s’en doutait, l’affaire allait faire grand bruit. La presse s’en empara 15 jours plus tard. Fuld n’avait pas pu s’empêcher de porter plainte, malgré les mises en garde de ses proches et anciens conseillers. Une plainte, qu’il fallait traiter « discrètement », a t’il insisté. Tu parles ! En pleine crise, il n’y a pas que dans les banques, que çà fuite. A ce moment là, Jim comprit que çà ne servait à rien de fuir, avec femme et enfants sous les bras. Où qu’il aille, on le rattraperait. Et puis, inconsciemment, il voulait en avoir le cœur net et se sentait prêt à affronter le jugement de son pays. Pour certains, c’était : «  un héros », le « Robin des bois des temps modernes ? Point d’interrogation ? », avait même osé le New York Times, en Une. Alors que d’autres ne voyaient en lui qu’un sale pirate,  un criminel, qu’il fallait condamner lourdement.

5 Janvier 2010

Les semaines en prison l’ont armé. Jim comparaît libre. En arrivant au palais de justice, une horde de caméra l’attend. Il s’arrête, en tentant de répondre aux questions qu’ils croient entendre, tant elles fusent dans tous les sens. « Pensez vous que le juge va vous relaxer ? » « Jim, comment vous sentez vous, à l’approche du verdict ? ».  « Je me sens mieux qu’hier et j’espère moins bien que demain », répondit Jim, tout en se dirigeant, la tête haute, vers la salle d’audience.
Quand le jury arrive, Jim se lève et tente de déceler un signe sur leurs visages. Il veut se rassurer et surtout écourter l’attente car les secondes lui paraissent interminables. Jane lui caressa les veines de sa main, lorsque le juge commence à énoncer le verdict.

P. L.  Mars 2012 – Autrement.

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Le choix

Je n’ai pas choisi. Non toujours pas. Je suis là sur mon siège dans la  gare d’une ville dont j’ai oublié le nom.
Non je n’ai pas choisi mais il faut que je choisisse. Ça y est le soleil se lève. Il va faire chaud aujourd’hui ; Je le sens. La brise matinale m’a extirpé de ma somnolence. Où suis-je ? Je ne sais même pas à quelle gare je suis descendu. Je ne me souviens même plus dans quel train je suis monté hier soir. Sûrement pour le sud, vu le ciel incandescent. Et puis, le taxi m’a laissé gare de Lyon. Ça oui, je m’en souviens. Après, brouillard !
23 heures hier, j’étais chez moi, je me suis levé. J’ai composé le numéro de cette agence de taxi. Je suis descendu machinalement. Les six étages de mon immeuble ! Le taxi m’a cueilli.  Arrivé à la gare, j’ai embarqué pour cette destination inconnue.
Je n’ai pas choisi mais il faut que je choisisse. Pourquoi ?

Parce que tu dois sortir de cette situation. Trois mois qu’elle attend ta réponse en silence. Trois mois que vous vous croisez dans cet appartement sans vous parler. Trois mois que tu réfléchis. Trois mois que tu ne dors plus. Oui, il  faut choisir. Pour arranger cette situation, tu profites d’une soirée qu’elle passe avec ses copines pour t’esquiver. Quel homme quand même ! Prendre un train pour nulle part et décider de descendre au milieu de la nuit dans cette gare.

J’ai passé la nuit dans le froid. Bien sûr, je n’ai rien préparé. C’est donc en gilet et en pantalon de toile que j’ai affronté cette nuit de début de printemps. Je pensais que j’allais mieux réfléchir si je m’éloignais.

Tu parles, quelle réussite. Et te voilà SDF, sans argent ni papier d’identité mais avec quand même une amende, pour absence de titre de transport, au beau milieu de la France.

Pourquoi ces questions ? Pourquoi pas rien ? Pourquoi des décisions à prendre ? Je n’en sais rien. Tout cela a-t-il un sens ? On était bien avant. Cela n’aurait-il pas pu continuer de la sorte un peu plus longtemps ?

Maintenant, tu es acculé. Cette femme te demande juste ce que tu choisis  ? Elle ne te l’as demandé qu’une seule fois. Mais tu connais l’importance de la réponse. Tu sais qu’elle conditionne toute votre relation. Alors, bouge-toi !

Ça y est, je me suis bougé. C’est vrai, elle me reproche souvent mon inertie, alors, j’ai agi. De la façon qui me caractérise, sans plan préétabli. A l’instinct, sur le moment. A l’envie.

Oui, mais maintenant, faut changer, tu ne peux pas continuer pareillement.

Oui, je sais, je dois choisir. Choisir, c’est mourir un peu. Ah ! Mon célèbre sens de l’ironie. Il n’y a plus que moi que cela fait rire. Elle aussi, avant, elle riait, mais elle m’a dit que ce paravent ne lui suffisait plus.
Tiens, le soleil s’est levé. Les premiers voyageurs arrivent. Des péri-urbains qui vont commencer leur journée de travail par une heure de train. Ils n’ont pas l’air frais, non plus. Ah ! il faut que je laisse ma place. Dommage, j’étais bien sur ce banc. Quelle cohue d’un coup !  Laissez-moi, je n’y suis pour personne. Bon, la cafette ouvre dans une demi-heure. Mon programme ce matin, prendre un café, ou deux. Voilà un choix. Et un qui ne sera pas inutile.
Que vais-je faire ? Combien de temps va-t-elle attendre avant de prendre les devants ? Elle, elle a déjà choisi. C’est peut-être ça la différence entre nous, les hommes et les femmes. Les femmes choisissent et les hommes réfléchissent. Il faudrait peut-être que je lui demande ce qu’elle en pense. Non pas ça, ce serait pire que tout.

Ah ! Ca y est ! la cafette daigne m’accueillir. Pas mal, et puis le café a l’air bon. Cette demoiselle a un sourire bien avenant. Oui ! Et son café semble très bon. C’est rare. Enfin un bon choix ! Si loin de tout. C’est peut-être ça la solution, s’éloigner pour mieux voir les choses ?
S’éloigner, fuir, tu veux dire. Prendre la poudre d’escampette, tes jambes à ton cou. Quel courage ! Encore ! Tu trouves pas que tu l’as assez fait de t ‘en aller ? De tout plaquer pour tout recommencer. Et retomber dans les mêmes travers. Et cette incapacité à opter, à décider, choisir.
Je ne suis plus seul maintenant, ça devient même bruyant. Elle est trop sonore cette cafette mais j’aime bien l’ambiance. Il est bizarre cet accent. Moi qui pensais être dans le sud, je me demande si je n’ai pas bifurqué vers l’Est. Pour atterrir dans un arrière pays avec un accent rocailleux. Une terre brute, franche et qui paraît hospitalière. Finalement, ça a l’air pas mal ici !
Mais revenons à mes moutons. Quelle direction donnée à demain, alors qu’aujourd’hui est déjà si difficile à prévoir ? Est-ce une bonne question ? Cela vaut-il la peine d’y réfléchir ? Je l’ai tant fait. De longues heures à mon bureau fumant cigarette sur cigarette dans la nuit, à penser, à sous peser et comparer pour n’aboutir à rien. De longues heures d’errance immobile où je finissais vidé sans la moindre avancée. Même ici, le doute s’invite à ma table. Non, je ne l’ai pas laissé à Paris. Il est en moi, à moi, un compagnon fidèle dans les moments difficiles. Ne pas savoir, ne pas être capable de décider, voilà ma vie. Je me sens tout petit d’un coup.

Bon, cette autocritique, mille fois répétée a dû te faire le plus grand bien. L’auto-flagellation est une pratique où tu excelles. Bravo ! Victime de ton destin, tu ne peux rien à ton présent. Quant à ton avenir, comment peut-on parler de responsabilité ? Un peu facile, tu ne trouves pas ? Un peu court comme engagement ? Non ? Allez, avance, grandis un peu, change de disque.

Ils sont tous partis. La marée matinale des travailleurs est passée. Me voilà à nouveau en cale sèche dans ce bar et toujours aussi seul avec moi-même. Bien sûr, il y a cette musique d’ambiance et cette charmante demoiselle. En plus, elle fait admirablement bien le café. Toujours cette odeur d’expresso qui se marie si bien à celle des viennoiseries. Le petit déjeuner doit être une spécialité locale. Et ce bruit de soucoupes sur le zinc. J’adore vraiment les cafés le matin. Me manquerait la lecture d’un quotidien pour vraiment bien commencer cette journée. Le soleil inonde maintenant la pièce, quelle clarté. Pas mal cette radio. Tiens ! La deuxième vague de clients. On doit être à la pause de 10 heures. Les premières bières sont servies. Mais c’est qu’il va falloir bouger
Bouger, oui, mais pour aller où ? Je resterai bien là moi. Plus ça va, plus je me plais ici, vraiment sympa comme endroit. Bon, je fais quoi maintenant ? Je traverse le quai et je prends un train dans le sens inverse ? Mais rien n’aura bougé. Ce voyage pour rester avec la même question. Je fais quoi ? Je décide quoi ? Je choisis quoi ? Je dis quoi ? Remonter  à Paris, reprendre le cours de cette vie incertaine ?

Un autre train qui arrive en gare. Je n’ai pas entendu la destination mais je crois qu’il s’arrêtera sur le quai que j’ai quitté. Jusqu’à maintenant, je n’ai pas avancé d’un pouce. Je crois que j’ai besoin de pousser un peu plus loin. Ça y est, il se pointe. Vite ! Cinq euros pour les cafés avant qu’il ne parte. Bon sang où ai-je mis ce foutu billet, le seul dont je sois pourvu. Je n’ai même pas le temps d’attendre la monnaie. Ça a fera un pourboire pour ce joli sourire. C’est quoi déjà le nom de ce bled, j’aimerais revenir, un jour. Pas le temps de demander. Au moins, je ne vais pas être retardé par le poids de mes bagages. Ah voilà l’argent, allez ciao la compagnie et à très bientôt, j’espère.

F.B. Mars 2012 (Penchant)

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Le songeur de Blois

Il y a quelques siècles, j’ai  été  figé dans la posture du songeur par un sculpteur. Je ne peux me défaire de cette attitude. Je commence à ressentir des rhumatismes. Au début, ce n’était que de petites douleurs. Aujourd’hui, elles sont insupportables et j’aimerai quitter cette position. Impossible. C’est inscrit dans le marbre.

J’ai la tête dans les mains, les coudes sur un genou,  ces genoux sont pliés et mon autre jambe est  droite. Je suis posé sur un socle et j’orne n’un des entrées du château de Blois. On m’a surnommé « le songeur » Pour mes 50 ans, ma femme a voulu m’offrir cette statue. Elle voulait me faire plaisir e laisser une trace de ma vie passée sur terre.

Elle a fait appel à un sculpteur  qui a passé du temps à m’observer avant de décider comment il allait me représenter. Il trouvait que mon attitude préférée était de songer. Il en alors parlé à mon épouse qui a approuvée. A  commencé alors une des nombreuses séances de pose.  J’avais déjà des fourmis dans les jambes à ce moment là alors pensez à ce qu’il en est   500 ans plus tard Il fallait d’abord qu’il dessine avant de tailler dans le marbre. Quand le travail était imprécis, il me demandait de poser à nouveau pour corriger la sculpture. Travail de patience pour lui comme pour moi. J’ai eu tout mon tems pour songer, il ne fallait pas bouger de position. Je ne pouvais ni lire, ni écrire. Ne restaient que les rêves. Je peux maintenant mon temps à songer sans qu’on me reproche d’être dans les nuages. Et cela me change de ma vie.

J’aimais bien la chasse, la musique, la danse. J’aurais pu être représenté ainsi pour l’éternité. Ils en ont décidé autrement.  Ils avaient raison tous les 2 Je  n’étais guère réaliste et passait mon temps à songer .A quoi, je ne m’en souviens plus.

Je songe parfois à ce qu’il resterait de moi si je n’avais pas été sculpté. Rien sans doute  que des os avec une stèle qui  serait  envahie par les ronces. Elle serait peut être été détruite. De temps à autre, un livre d’histoire rappellerait peut être mon existence. Comme je n’ai pas fait de grandes actions, il y a peu de chances. Plus personne n’entretiendrait ma tombe. Mes descendants n’ont aucune raison de le faire. Il reste une trace de ma vie, de ce que j’étais. Je mesure la chance que j’ai.Je ne suis pas totalement oublié même si pas grand monde ne sait qui je suis.

Là, je vois  du monde, moi qui était plutôt casanier. Je suis entretenu, nettoyé, relooké de temps à autre au fil de mes rides. Je ne voyage guère (mon poids est trop important) mais le monde entier défile à mes pieds. Une vie de rêve en quelque sorte qui me correspond bien. Finalement, mon épouse et le sculpteur m’ont fait un beau cadeau.

Si je vivais au 21ieme siècle en quoi, me serais je réincarné ? Tous les siècles, je me pose cette question. Pour l’instant, je n’ai pas trouvé de réponse ;  j’ai bien le temps d’y réfléchir.

Les visiteurs qui passent devant moi me donnent une vague idée de ce que je n’aimerais pas  être.
Le château n’abrite plus les fastes d’autrefois mais tente de faire connaître  le passé. Le monde a changé, les manants ont remplacé la noblesse.  Ils  achètent et visitent les châteaux. La noblesse  n’existe plus depuis longtemps. Je n’ai  jamais fréquenté les paysans  de mon vivant. J’aurais du, j’aurais été moins bête et moins  enfermé dans mon monde.  Je comprends pourquoi, ils ont voulu nous éliminer, nous qui étions arrogants et traversions leur terre sans tenir compte de leur travail et prélevions des impôts exorbitants leur laissant à peine de quoi se nourrir et rien pour se soigner.

Je  ne voudrais pas être un de ces politiques qui viennent en colloque au château et font beaucoup de promesse au peuple mais n’en tiennent pas une. Ils sont comme nous, ils n’ont rien compris à ce que veut le tiers état. Ils finiront décapités aussi ! Les peuples ne leur font plus confiance. Ils continuent à prélever des impôts, Il y a quand même  eu des améliorations. Ils on d’avantage à manger (il n’y a qu’à regarder l’obésité de certaines), les peuples vivent plus vieux  mais les différences et inégalités n’ont pas disparu.

Serais-je  un des ces touristes japonais qui prennent des photos sans arrêt, suivent d’un pas rapide leur guide et ne regardent rien. La caméra leur sert d’œil. Ils envoient par MMS leurs photos aux amis sans rien écouter des explications de la guide. Quel souvenir de leur visite auront-ils ? Que raconteront-ils à leur retour. Même pas le temps d’y penser, ils ont déjà repris le car pour faire une escale dans un autre château. En 10 jours, ils auront fait la France Culture fast food !
Voudrais –je être un  de ces guides du château pour courtiser les femmes. Il y a de fort belles femmes qui visitent ou qui font visiter. Je n’ai pas le temps de m’attacher aux touristes, elles passent vite et ne reviennent pas souvent voire jamais me revoir. Je me suis attachée à certaines guides. Si j’avais pu parler, si mes yeux avaient pu bouger, si j’avais pu marcher,  je les aurais bien draguées comme ils disent aujourd’hui. Je les aurais emmenées  dîner aux chandelles dans le restaurant du château fort bien réputé à ce que j’entends dire.  Nous aurions fait une ballade le long de la rivière avoisinante. Je ne suis pas totalement de marbre contrairement  aux apparences. Ces amours ne peuvent que rester platoniques. Je me plais parfois à imaginer la vie que nous aurions ensemble. Plus agréable qu’avec mon épouse. Ces guides ne  restent la plupart du temps qu’un été et me quittent. Elles m’aiment bien, s’assoient à mes pieds pour lire, discuter avec leurs amies, téléphoner à leur compagnon. Je commence à mieux comprendre les femmes et mon mariage aurait pu réussir si j’avais su. Je rêve comme la belle au bois dormant qu’un jour, une charmante guide posera un baiser sur mes lèves et me réveillera de mon long sommeil.

Serais-je un des ces retraités français qui font des visites guidées des châteaux  la Loire. Ils ont l’air parfois cultivé et se font briller aux yeux des autres, racontent leurs voyages dans tous les continents. J’avais des amis pareils qui vantaient leurs trophées de chasse, leur prise d’arme, les tournois. Aujourd’hui comme hier, il y a ceux qui se font mousser près des femmes pour les épater et trouver une nouvelle compagne. Peu d’entre elles se font prendre. Seraient-elles plus sages que les hommes ?  Quand j’entends les inepties de certains, je me dis bien que leur culture se place à 2.5 sur une échelle de 1 à 10. Même si je ne bouge guère, à force de voir des journaux traîner à mes pieds, des livres oubliés  que je ne  peux m’empêcher de regarder  et feuilleter au grès des courants d’air,  j’ai l’impression d’en savoir beaucoup plus. Je ne peux rien dire  et ne pas les  remettre à leur place je le regrette bien.

Serais je un des ces collégiens vulgaires qui viennent en visite en fin d’année et n’ont rien à faire des vieilles pierres ? Leur intérêt est de draguer les filles qui n’ont guère de tenue non plus. Certains les appellent les lolitas, elles font plus vieilles que leur  âge. Elles sont maquillées, habillées comme des femmes. Que leur reste-t-il des petites filles qu’elles sont en réalité. Je ne voudrais  pas passer pour un vieux grincheux mais je ne pas sûr  que ces attitudes leur facilitent la vie. Elles sont exploitées par l’industrie des vêtements, des cosmétiques, la grande distribution. Que cherchent leurs mères ? Ce siècle est attentif à lutter contre la pédophilie mais « sexualise »  les petites filles dès leur jeune âge. Quel monde de contradiction. Elles sont loin  des bonnes manières qu’on nous inculquait. On respectait les filles .Nous étions séparés les uns des autres et devions passer par les  pères pour   obtenir de fréquenter leur filles. Tout le monde ne respectait pas ce code de bonne conduite,  les réputations des filles étaient perdues à jamais, elles restaient vieilles filles et devenaient acariâtres. .Au vue des expressions que j’entends devant moi, cela n’a guère changé.

Les siècles passent,  les comportements humains restent pareils, il n’y a guère que les techniques qui changent. Les comportements sont contradictoires.
Heureusement, il y a toujours des personnes qui ont des esprits délicats, de bonnes manières et sont attentifs aux autres. Ces comportements aident à oublier les autres et à espérer en l’humanité. J’ai encore besoin d’apprendre après  toutes ces années à porter un regard bienveillant sur le monde.
Quand j’y songe et repends le fruit de mes réflexions, j’ai eu a chance de vivre  à une bonne époque  Les regrets ne servent à rien. Je ne suis pas sûr que j’aurai pu m’adapter à un autre siècle.

M-Annick.  L. P. –   Mars 2012  – songe

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Vive la vie !

Cela faisait déjà  15 jours que Joséphine était à la retraite. Retraitée de 60 ans d’un poste de DRH dans une grande société de cosmétiques, Joséphine avait tout fait pour retarder l’échéance. Mais rien n’y fit, des jeunes loups la poussaient délicatement vers la sortie.
La réception pour son départ avait été assez solennelle, le discours du directeur ne manquait pas d’éloges envers un membre de la grande maison qui avait œuvré sans faillir  à la prospérité de l’entreprise. Joséphine intègre, diplomate, sérieuse et organisée avait su gérer son service d’une main de maître.  Une main de fer dans un gant de velours.
Mais voilà, la vie active, le stress, les nuits sans sommeil, les cas de conscience, s’en était finit. En ce mardi après-midi ensoleillé, elle constata avec plaisir que tout son travail de lundi, mardi et même mercredi était fait. Le post-it sur le frigo annonçait le reste : courses, taille des arbustes, rangement du garage, peinture du portail, … La vie ne serait jamais assez longue pour tout faire !
Ses journées étaient réglées comme du papier à musique :
8h : lever, petit déjeuner livre en main.
9h : douche, maquillage (il n’était pas question de se laisser aller…).
10h : sortir la voiture, aller chercher le journal et le pain, faire quelques courses pour midi.
11h : lire le journal (il fallait toujours se tenir au courant…) devant un thé dans la cuisine.
12h-12h15 : préparation du repas, repas.
L’après-midi, les travaux du post-it. Depuis 15 jours tout y passait : ménage, peinture, lessive, tri de papiers, …
18h : douche.
Et le soir activité en fonction du jour – il fallait garder la ligne… :
Lundi : piscine
Mardi : pilate
Mercredi : danse de salon
Jeudi : rando
Vendredi : chant.

Le week-end il y avait relâche !
Bref tout était clair dans son esprit, organisé, cadré comme dans sa vie professionnelle. Joséphine adorait le calme et la tranquillité. Cela faisait déjà 20 ans qu’elle était divorcée. Elle avait donc géré seule sa vie avec sa fille Pauline. Mais prise par son travail et ses responsabilités, elle avait rapidement mis sa fille en pension. Les vacances c’était la colo à part les 15 jours qu’elle s’accordait l’été. Là, elles partaient toutes les deux en voyage organisé à l’hôtel : Tunisie, Maroc, Grèce… Ainsi Pauline était-elle prise en charge par les animateurs du club. Joséphine estimait que c’était mieux pour elle,  elle rencontrait des jeunes de son âge. Jamais il ne lui était venu à l’idée que sa fille préférait rester seule avec elle et profiter enfin de sa mère. Les années passèrent et les relations mère fille restèrent très superficielles.
De retour de son cours de Pilate, Joséphine prit une douche et tout en écoutant un concert de Tschaikowsky, se prépara un léger plateau repas. Le téléphone sonna :
– Allo maman ?
– Ah ! Pauline comment vas-tu ? Je pensais t’appeler demain soir avant ton départ en vacances.
– Eh bien ! C’est justement pour cela que je t’appelle. Je ne peux plus partir. Mon patron vient de me confier un dossier urgent et important dont s’occupait un collègue. Celui-ci vient d’avoir un accident.
Pauline travaillait dans un cabinet d’avocat international et réputé.  Le patron sexiste et intransigeant, ne supportait aucune excuse surtout de la part d’une femme qui plus est collaboratrice.
– Comment vas-tu faire alors ?
– Je voulais te demander si durant 15 jours tu ne pouvais pas prendre Robin chez toi. Je ne peux pas le laisser seul à l’appart et son père est déjà parti en Irlande avec sa nouvelle femme.
– Euh ! Je ne sais pas moi, euh, il va s’ennuyer ici. Il n’a aucun jouet, aucun copain. Et il me reste encore beaucoup de choses à faire.
– Enfin maman, tu es à la retraite, tu as tout ton temps. Et puis je n’ai aucune autre solution. Mon patron me refuse mes vacances.
– Mais que vais-je en faire ?
– Mais maman, c’est ton petit fils tout de même ! Vous ferez davantage connaissance et puis il apportera de quoi s’occuper.
– Bon, bon, ben si je comprends bien, je n’ai pas vraiment le choix ?
– Non.
– Quand penses-tu me l’amener ?
– Demain soir si tu veux bien.
– Bon alors à demain, je t’embrasse.

Joséphine n’était pas à proprement parlé une « mamie gâteau », très prise par son travail, elle avait vu Pauline mariée, Pauline enceinte, Pauline allaitant Robin, puis quelques années après, Pauline divorcée. Robin avait maintenant dix ans, petit brun aux yeux vifs et malicieux, elle ne le connaissait pas vraiment. Quelques Noël par-ci par là, les anniversaires et quelques repas de dimanche midi. Leurs relations n’étaient pas réellement celles d’une grand-mère et de son unique petit fils Joséphine rangea son plateau, elle n’avait plus faim.  Elle était contrariée et avait horreur qu’on lui change son programme.  Elle décida donc de se coucher  avec un bon bouquin. Cela la tracassait. Qu’allait-elle pouvoir faire avec un gamin de 10 ans ?  Elle prit alors papier et crayon et commença à dresser une liste : musée, cinéma, balades… A cet âge là, cela doit se lever tard et se coucher tôt, les journées n’en seront que plus courtes, se dit-elle. Et puis ce n’est que l’affaire de quinze jours.
Le mercredi soir, Pauline et Robin arrivèrent vers 19h. Tout le trajet n’avait été que recommandations  «  les à faire ou à ne pas faire pour ne pas déranger mamie ». Sa mère étant encore à la danse, Pauline commença à installer les affaires de Robin dans son armoire de jeune fille. Pendant ce temps Robin faisait un petit tour de propriétaire, curieux de connaître  les moindres  recoins de cette maison dans laquelle il ne venait que quelques heures à chaque fois.
Joséphine de retour, ils dînèrent tous les trois. Elle avait prévu une choucroute, ne sachant trop ce que mangeait un petit garçon de dix ans en 2012. Bien évidemment le chou resta sur le bord de l’assiette, cela commençait bien.
Pauline partie vers 21h, embrassant son fils avec tout l’amour d’une maman ayant la sensation d’abandonner son enfant en terre inconnue. Joséphine lui promit de l’appeler au moindre problème. Robin était un enfant curieux, éveillé et grand lecteur de revues et livres de son âge. Il installa donc tous ses trésors sur une étagère de la chambre, et après avoir embrassé sa grand-mère, se coucha avec « Vingt mille lieux sous les mers » de Jules Vernes.
A 8h30 le lendemain, alors que Joséphine prenait tranquillement son petit déjeuner avec Katherine Pancol et ses écureuils, Robin arriva tout sourire.
– Salut mamie, t’as bien dormi ?
– Oui merci et toi ?
– C’est cool ici on entend les oiseaux, cela me change des voitures et des camions à 5h du matin.
– Tu veux un chocolat ? J’ai pris du Poulain, cela te va ?
– Super, tu as des céréales ?
– Ah non, je n’y ai pas pensé et Joséphine de prendre un post-it pour commencer une liste de courses.

Robin lisait avec attention tous les papiers collés sur le réfrigérateur :
– Tout ça c’est à faire ? Eh ben dis donc tu dois pas rigoler tous les jours !
– Cela s’appelle de l’organisation. Chaque jour, j’ai un travail qui m’attend,  crue bon de lui expliquer sa grand-mère.
– Et tu t’amuses quand ? Tu as prévu quoi comme travail pour cette semaine ?
Prise au dépourvu par ce gamin aux cheveux en pagaille :
– Eh bien euh ! Je ne sais pas…tout dépend de…
– Si tu veux on peut faire un programme ?
– Euh, oui pourquoi pas.
Ils dressèrent une liste ou plutôt Robin dressa une liste, car Joséphine, dépassée eut du mal à suivre. Toute sa semaine était chamboulée, rien de ce qu’elle pensait faire ne figurait sur la liste, ce n’était pas possible ! Tient d’ailleurs ça commençait, il était 9h45 et elle n’était toujours pas lavée.
– Et si on allait au supermarché faire les courses, on pourrait manger à Mac Do.
Ils partirent donc. Le caddy se remplissait à vu d’œil : nuggets, Nutella, céréales, purées, pâtes, steaks hachés, snickers, … Tout ce qu’elle n’achetait pas habituellement.
– Tu sais faire les compotes ?
– Je n’ai jamais eu le temps. Pourquoi ?
– Avec Mme Lemaître, ma maîtresse, on fait des compotes après avoir été ramasser les pommes dans le champs. Tu sais que les pommes c’est bon pour la santé ?
Robin était bavard et pleins de connaissances, ce qui étonna sa grand-mère qui pensait qu’à cet âge là on ne lisait que des BD.
– Tu regardes parfois « C’est pas sorcier » avec Jamy et Fred à la télé ? C’est super on y apprend plein de trucs.

Les courses finies, Joséphine était comme saoule  avec le flot incessant de paroles de Robin.
– Alors on va à Mac Do ?
– On va plutôt rentrer à la maison, Mac Do on y mange mal et c’est cher pour ce que c’est.
– Tu es déjà allée ?
– Non.
– Ben alors comment tu sais ça ?
– C’est ce qui se dit.
– Ah !
Voyant la mine déçue du gamin, elle se fit violence et décida de lui faire plaisir.
Les jours passèrent, zoo, piscine, aquarium, cinéma… Robin était plein de vie et amoureux de la nature. A chaque sortie, Joséphine faisait des découvertes, sur les animaux, les poissons…
Au cinéma Robin avait choisi un film des plus comiques et Joséphine donna libre cours aux éclats de rire. Que c’était bon de se détendre ! Elle se rendit compte petit à petit que cela faisait des mois qu’elle ne s’était pas sentie si bien et qu’elle n’avait passé de si bons moments. Son programme n’était pas fait, mais elle s’en fichait éperdument.
Qu’il était agréable de prendre son temps pour faire des choses plaisantes dans le seul but de se faire plaisir. Ces 15 jours furent pour elle une vraie cure de jouvence et elle le devait à un enfant de 10 ans. Mais pas à n’importe quel enfant : son petit fils. Il allait bientôt repartir, que ferait-elle ? Reprendrait-elle sa petite vie bien organisée ? Rien n’était moins sûr !

V. P. Mars 2012  (Autrement).

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